mardi 8 janvier 2013

SAC A BORD!

J’avais appareillé de Southampton  à bord du porte-conteneurs Marco Polo, le plus gros du monde,  navire amiral flambant neuf, fleuron de la compagnie CMA CGM. C’était le 10 décembre 2012. Il était au terminal containers amarré au poste 204, tribord à quai, par 50° 54,3599’ de latitude Nord et 1°27,3614’ de longitude West. Quatre portiques s’activaient à empiler les dernières boîtes dans des chocs caverneux et métalliques, doucement rompus par les conversations des pilotes en passerelle, musique que la langue anglaise enrobait de dégoulinade et de rondeur. Il fait froid mais beau sur l’aileron bâbord et sur Southampton...




Il faisait un soleil radieux sur la Manche, sur les falaises blanches bien découpées, et sur les côtes anglaises du Hampshire. Je l’avais aperçu et déjà reconnu d’en haut le Marco Polo, ça ne pouvait être que lui bien sûr. J’avais scruté comme un aigle fixe sa proie, pour ne pas faire erreur, et par chance j’étais du bon côté. Oui c’était bien lui, le plus gros sous les 4 portiques. Je trépignais déjà. Je l’avais bien vu le grand Marco depuis le petit coucou qui s’était posé sans encombre sur l’aéroport anglais...




SAC A BORD!

La coupée est vertigineuse, 80 marches! C'est le moment que j'aime le plus, monter la coupée, signer le registre,  saluer le marin qui m'accueille, suivre celui qui m'accompagne jusque dans ma cabine, mais aussi et surtout, sentir l'odeur du bord, sentir les vibrations de la machine de la plante des pieds à la racine des cheveux! Enfiler la combinaison, poser le sac, je veux dire l'abandonner, et monter en passerelle...Whaou!!






Autoportrait au reflet, une manie!




LE CARNET
DESSINS PHOTOS MOTS
EXPO


Carnet fait maison format 4F (4 figure), soit 33x24 cm, papier....papier à ma sauce. Il faut absolument que le carnet rentre dans la besace, la besace c'est l'atelier, et elle ne me quitte jamais. Elle contient le carnet, les outils qu'il faut réduire en voyage, le "vomitoire", les papiers (passeport bientôt périmé), les lunettes, mon parfum (Instant de Guerlain), la brosse à dents, du Mercalm etc... Le vomitoire est un cahier de brouillon, 96 pages grands carreaux de marque Conquérant et de couleur bleue dans lequel je "vomis" tout le récit du voyage sans réfléchir et d'un trait. A chaque appareillage, un nouveau vomitoire. Dessins photos et mots seront collectés en une moisson journalière. Les éléments seront ensuite triés, épurés ou enrichis, supprimés, transformés à la table graphique ou conservés dans l'état. Viendra plus tard la phase atelier avec la réalisation de toiles pour l'expo. Le carnet n'est en aucun cas un travail préliminaire au travail sur toile. Deux mondes parallèles, différents.




Le MARCO POLO, PLUS GRAND NAVIRE DU MONDE SUR LA FRENCH ASIA LINE

Le Marco Polo opère sur l'emblématique et déjà mythique FAL, c'est la  French Asia Line de CMA CGM. Il a été livré à la compagnie le 5 novembre 2012, jour de mon anniversaire, et j'aurais du être à bord! Mais impossible alors de rallier le MP en Asie pour cause d'expo, d'expo, et d'expo. La tournée du Nord sera donc le premier morceau de cet embarquement hors du commun. Depuis toujours marins et armateurs entretiennent des liens particuliers avec les peintres, les écrivains. Grâce à cette relation que tisse CMA CGM avec les artistes, j'ai l'immense privilège d'être invitée à découvrir le navire en même temps que son équipage pour cette première rotation. Et j'aime les premières fois! Depuis longtemps le monde du voyage, de la découverte, de la navigation, constitue la sphère de ma rêverie. La vie embarquée que je m'efforce de restituer, que je sublime, que j'idéalise, est ce que je préfère. Place au carnet!



CMA CGM MARCO POLO est un porte-conteneurs d'une capacité de 16020 EVP (Equivalent Vingt Pieds). Il mesure à peine 396 mètres de long, 54 mètres de large, et 16 mètres de tirant d'eau! Il est actuellement le plus gros, le plus grand, navire du monde!Un peu de son histoire : il devait être le 6ème d’une série de huit porte-conteneurs d’une capacité de 13000 boîtes dont le premier est le Christophe ColombMais le destin en avait décidé autrement, et l’armateur aussi. Le grand Marco Polo fut jumboisé comme on dit dans le jargon, c'est-à-dire allongé de trente et un mètres et élargi de trois, afin d’augmenter sa capacité à 16020 conteneurs !!! Nombre qui donne le vertige et qui fait du Marco Polo aujourd’hui LE plus gros porte-conteneurs du monde !!! Il a été construit aux chantiers sud coréens DSME : Daewoo Shipbuilding & Marine Engineering. Il est le premier d’une série de trois navires de 16 000 EVP, qui porteront tous le nom de grands explorateurs. La livraison des deux navires suivants est programmée en 2013. Radio coursive dit qu'il y aurait un Jules Verne!


Dans le carnet, il est important de mettre un soin particulier à l'harmonie des pages, les couleurs qui se font écho, l'équilibre fond/forme, l'équilibre des valeurs dans l'échelle du noir au blanc, les lignes de force que l'on peut manier intelligemment et malicieusement, pour conduire l’œil du spectateur en un point précis de la composition etc...Autant d'éléments qui feront du carnet un objet agréable, offert à l'autre, à voir et à regarder. Je ne calcule rien, ma formation d'illustrateur et un apprentissage pointu des techniques ont eu raison de la réflexion raisonnée. Quand le pianiste "plante" un Do majeur sur son piano, il ne réfléchit pas en se disant que ce triple accord est composé de Do, Mi, Sol, il l'exécute. Les années de travail creusent leur sillon d’expérience, il faut travailler dans la rigueur mais avec désinvolture.


Zoom sur la tournée du Nord! Pour certains marins, elle est la promesse d'un retour à la maison, pour d'autres c'est la relève de l'équipage, il faut laisser la famille, repartir en mer, souvent pour de longues semaines. Et pour d'autres elle est éreintante, les escales sont rapprochées, les accostages et les appareillages compliqués se succèdent. 




Sur ce schéma  on mesure peu ou proue les proportions du Marco Polo, silhouette foncée. L'Airbus A380 semble un petit gadget dans la coque du navire... Il est 14h10, heure bord, premiers instants studieux, et rencontre avec le commandant Velibor Krpan que je n'avais pas encore croisé, il se penche sur les premières pages du carnet, il les aime et me demande si je traduirai le livre en anglais! Promis commandant! Aï,aï,aï...Procédure normale avant l'appareillage, le pilote explique les détails de la manœuvre au commandant. Le pilote maritime assiste le commandant dans  la conduite des navires à l'entrée et à la sortie des ports, dans les ports, rades etc...Le rôle du pilote est essentiel. Le commandant connait son navire, mais le pilote connait le port! 


Un dernier container aux couleurs de CMA CGM est chargé sur la pontée, à le toucher!


Les cavaliers multicolores sont  rangés en bon ordre, ils attendent les prochains navires, sages, et ont cessé leur va et vient dans le dédale du parc à conteneurs, véritable labyrinthe coloré. Un homme vient me parler, il est pilote à Hambourg, il a embarqué ici avec son binôme, pour se familiariser avec le Marco Polo. Il me dit que nous aurons du brouillard cette nuit. Les deux pilotes allemands très expérimentés auront la fierté de piloter le Marco Polo sur la longue route de l'Elbe, et dans le port d'Hambourg, notre destination, et ma première escale de la tournée du Nord. 


 Germain PILOT: Mr RAY HENSEL



 Germain PILOT: Mr André SCHNIBBE





Le MARCO POLO APPAREILLE

Il est 15h sur le Royaume Uni et à bord du Marco Polo. Le calme est revenu, les portiques ont relevé leurs flèches, les pilotes sont sur le pied de guerre, prêts à en découdre. Le soleil a entamé sa descente sur bâbord, ils sont tous sur l’aileron tribord, je reste confinée en passerelle pour écrire mais surtout pour ne pas gêner. L’heure est délicate, il faut bouger le monstre. Le grand porte-conteneurs appareille, se déhale du quai aidé par les propulseurs d’étrave et des remorqueurs. Il va culer très lentement et ensuite pivoter délicatement sur son axe de giration dans l’étroit bassin d’évitage.  La pilotine a ajusté sa vitesse et son cap,  et va accompagner le Marco Polo dans le chenal interminable qui conduit au rail dans la Manche. Sur les quais il y a du monde, les gens du port sont sortis pour admirer le passage du plus grand porte-conteneurs du monde, quelques flashes crépitent. 


La pilotine est devant dans l’axe presque parfait et longitudinal du MP. Le raccourci de la perspective est trompeur, d’ici à la proue il y a quand même 236,1 mètres, et 159,8 mètres d’ici à la poupe. 



C’est la charnière entre le jour et la nuit, les lumières du port s’imposent dans ce paysage industriel. Les cheminées crachent des fumées verticales et plus blanches que l’air, des cuves cylindriques partout, c’est le terminal pétrolier. Le tanker Baltic Sky 1 semble un petit jouet quand nous le doublons, tout n’est que point de vue, proportions, perspective…Ile de Wight, Portsmouth, le souvenir tenace d'une transmanche en janvier par temps de curé m'obsède pendant quelques minutes, c'était il y a longtemps avec un loup de mer, un ami, il se reconnaîtra. Le ciel se pare d’étoiles, comme des lampes halogènes elles gagnent en intensité et atteindront leur pic de luminosité au large dans la nuit noire. 

Nous amorçons l’entrée dans le rail dont la réputation du trafic n’est plus à faire. La passerelle est calme, le commandant Velibor Krpan prend un café bouillant, dix personnes sont sur la place, cinq marins, quatre pilotes, et moi. Maintenant nous glissons sur Saint Helen Road, il est 17h45 sur le Royaume Uni et à bord du Marco Polo. Les pilotes ont débarqué, nous faisons route au 173 à la vitesse de 8 nœuds à peine, par 50° 39,3723’ de latitude Nord et 0° 56,1942’ de longitude West. Je me tiens à l’écart, et je sens poindre la somme de travail à accomplir pour encore, je l’espère, aller chercher cette part de rêve qui se cache en chacun de nous…moi compris. Ce soir je m’endormirai dans la nuit porteuse de promesses d’ailleurs, de promesses d’Hambourg mon amour. La mer est enfin et déjà là. 




Mardi 11 décembre 2012. 7h37 en Mer du Nord par 52° 27,0486' Nord, 3° 29,4930' Est. Vitesse 17 noeuds, route au 40, vent Est/Nord-Est force 5. 
8h49, il monte au dessus de la ligne d'horizon dans le ciel encendiaire. Il est encore collé à elle par un mince point de contact fragile et délicat, et j'avais longtemps regardé sa course à ce point du jour, mais les secondes  s'égrainaient trop vite, instants éphémères que je n'aurais ratés pour rien au monde. 




C'est sur l'alidade qu'il a décidé de poser pour la photo!

Le lever et le coucher du soleil en mer sont une récompense, ce rituel naturel changeant, époustouflant de majesté en ravit plus d'un. Il suffit juste d'en parler pour que les langues se délient avec pudeur, alors chacun évoque le sien, le plus beau, le plus incroyable, au bout du monde sur l'une des 7 mers. Par Neptune, que j'aime quand les marins me racontent leurs histoires! Ils ont gravé chacun le leur, lever ou coucher, qu'ils n'oublieront jamais...


Les ailerons du Marco Polo sont immenses, je tente d'en saisir les lignes, noires dans le contre-jour, mais la lumière est équivoque, il ne faut pas tarder. Les ombres portées rampent au sol comme les tentacules d'un calmar et exacerbent le graphisme de la perspective. 


On ne s'ennuie pas quand on sait regarder, puisqu'ensuite, on voit. L'idéal étant de restituer une ambiance, une ligne, une ombre, ou même un simple trait. Tenter de donner vie et poésie, partout là où mon oeil d'incorrigible rêveuse se pose, et à ce qui parait ne pas en avoir. Ainsi va le bord et la vie embarquée. 





Donner vie à cette lampe statique qui courbe l'échine. Cette sentinelle bienveillante est toujours à son poste, tout en haut des dernières marches qui conduisent sur les ailerons de la passerelle. 

NORTH SEA


Aujourd’hui, la mer du Nord livre les plus beaux de ses secrets, et a décidé de déployer toute la palette de sa beauté chromatique. Le ciel s’assombrit, elle aussi. Le temps s'étire et jamais je n’ai vu ciel et mer changer en si peu de temps. Spectacle d’une rare beauté que seule la nature peut offrir. Les navires apparaissent et disparaissent dans ce paysage irréel, comme des vaisseaux fantômes.
   

CAPTAIN VELIBOR KRPAN, MASTER OF CMA CGM MARCO POLO



Voilà un éclairage naturel qui semble surnaturel, il fallait juste lui demander de sortir sur l'aileron, lui demander de me regarder droit dans les yeux et appuyer. Velibor Krpan est âgé de 44 ans, son visage respire la sympathie et la spontanéité. Il est commandant à la CMA CGM depuis de nombreuses années, et il connait bien les porte-containers, pour avoir commandé des navire d'une capacité de 13000 EVP. Il a débuté à l'âge de 22 ans, embarqué comme jeune cadet prédestiné à faire une belle carrière.

 Tu pars en mer Vivi ? Pff ! C’est toujours pareil le paysage, y se passe rien, c'est rasant !! 

Ah bon vous croyez, hum....Vivre le bord, la mer, les escales, les moments de doute, la peur dans le gros temps et la houle que nos corps ont du mal à apprivoiser, se couper du monde des terriens, suspendre l'espace-temps, apprivoiser sa solitude, se réjouir de croiser un autre navire dont on ne sait  souvent rien de sa cargaison mais tout de sa destination,  vivre le partage dans le respect réciproque, contempler un lever de soleil au point du jour, admirer la danse d'un phare sur l'horizon, promesse de terre, c'est pour bientôt, faire escale et avoir le mal de terre dés que l'on pose le pied, repérer les feux des autres navires, observer le chef de quart dans son extrême vigilance et dans le silence assourdissant de la passerelle rompu par la vhf...c'est vrai, il ne se passe pas grand chose quand on navigue, mais pour moi, tout cela relève de l'essentiel: la "survie" en milieu hostile et dans ce danger toujours présent, l'esprit d'équipage, la solidarité, etc..C'est vrai, il ne se passe pas grand chose quand on navigue...


Plate forme de la Mer du Nord, comme une petite cabane sur pilotis dans ce dépouillement marine. Hydrocarbures, or noir, que sais-je? Je préfère l'Or Bleu, l'eau mouvante des 7 Mers. Mais il faut bien s'y déplacer sur la Mer, les voiles pour les cargos, pas encore au point...



 C'est bien elle, verte, telle que je l'avais connue, verte jaune!


A présent la neige comme des éclats de verre parsemés ici et là. Peut-être que l'heure est la contemplation silencieuse, peut-être qu'il faut lâcher prise, se laisser faire, un peu, et profiter du spectacle en 4 actes, nuages, grand soleil, brouillard, neige! Mais quelle heure est-il d'ailleurs?


L'heure de suivre Cesar (officier de pont), et le cadet chinois Gao Peng pour une petite promenade sur les extérieurs!


Il fait soleil sur ce bord, mais froid, ça glisse sur le boulevard, il faut se déplacer avec une grande prudence, toujours regarder où l'on pose ses pieds, et toujours regarder si la tête ne va pas heurter un obstacle, un navire c'est dangereux!



C'est la cerise sur le bateau, une belle image avec le commandant Krpan, il débarquera à Hambourg, c'est la passation...et je tombe en pleine passation, stress ajouté aux tourments de cette première et inaugurale rotation! Voilà qui présage un peu de piquant!! Dommage que Cpt Krpan débarque, il est bien sympa, je le retrouverai sur la FAL au printemps, à Shangai, peut-être, si Neptune y consent!