mardi 27 août 2013


9 MARS 2013
REMORQUAGE SOUS HAUTE SURVEILLANCE
 
Vendredi 8 Mars 2013, journée de la Femme comme journée du développement durable, journée du vélo, journée sans tabac, journée comme les autres, mais journée de la femme !

L'ami Thierry Choquet, commandant de l'Abeille Bourbon, vient me chercher en gare de Brest à 19h33 comme prévu, et après dix heures de train : quatre trains précisément, dont les staccatos irréguliers insisteront tard le soir dans mon sommeil, sommeil qui ne viendra pas…Brest c'est le bout du monde, et puis demain est un jour important.

Nous avons beaucoup de plaisir à nous revoir, plaisir contenu, complicité silencieuse, nous nous connaissons depuis la nuit des temps.

        


 

La nuit tombe comme un rideau de douceur sur Brest et sur l'Abeille Bourbon. A poste au quai Malbert par 48° 22,79' Nord et 004° 29,14 West, le plus célèbre de nos remorqueurs s'impatiente déjà.

Thierry m'a invitée à bord de son "bourdon" pour un exercice hautement sécurisé : le remorquage du plus gros porte-containers du monde, mon dernier BB: le CMA CGM MARCO POLO, que je vais, enfin, pouvoir admirer de loin !!! Il y a déjà du monde au carré, Pascal le commandant de l'Abeille Liberté venu comme observateur, et Cyril second capitaine sur l'Abeille Flandre , au parcours un peu atypique. Il est très sympa. Issu tout droit d'une belle carrière dans l'Armée de Terre, il a choisi de s'embarquer! Clément est également à bord, élève officier, l'Abeille lui est familière, il avait déjà effectué un stage à bord et ne cache pas sa joie de s'être "invité" pour cet exercice sans précédent. 
 
 

 Demain une armée d'experts, venus de CMA CGM, de la Marine Nationale et des airs par hélicoptère, sera à bord pour suivre à la loupe l'opération et en tirer les conclusions qui s'imposent.
 
Samedi 9 avril 2013: ROUTE AU 25° à la sortie du chenal du Four
 l'Abeille Bourbon a rendez-vous avec le grand Marco Polo!
 
Il est 7h35, nous sommes le samedi 9 Mars 2013, et je suis à bord du remorqueur de haute mer, l’Abeille Bourbon ! Thierry m’appelle et me dit qu’il va manœuvrer sur l’aileron tribord. Il délègue, c’est donc l’adorable second capitaine Damien Decre qui joue du joystick. L’Abeille s’éloigne lentement du quai et rapidement de la rade de Brest qu’elle abandonne dans son sillage. Un bol d’air matinal sur la plage arrière, il faut en profiter tant que j’ai encore le droit de m’y promener. Le remorqueur soulève un tsunami qui déferle le long de la coque et s’engouffre sur le pont, je n’ai pas vraiment envie d’un bain de pieds, je décide donc de prendre un peu de hauteur et de capter un bout de film. Nous transitons par le chenal du Four et nous laisserons le phare à 1 mille sur tribord.
 
 
 La plage arrière est trempée, l'eau s'amuse à s'y engouffrer
 
 
pour s'échapper l'instant suivant, je shoote prudente...

En attendant d’arriver sur zone, je culpabilise de laisser le carnet dormir dans la besace, je ne suis pas là pour tricoter. A la dérive sur les extérieurs, je suis intriguée, fascinée par deux énormes défenses qui semblent attendre leur heure de gloire ! La taille, la consistance, la matière, la masse, la conception font que ce bel objet mérite le détour et devient un sujet d’étude dont je me serais bien passée ce matin, mais je suis happée.
 


Les marins l’appelle le yoko, c’est un pare-battage qui peut-être utilisé dans le cas d’un abordage ship to ship, ou dock to ship. J’en appelle au dévouement, à la gentillesse et à la science de Damien, le second capitaine, qui ne tarde pas à me donner la fiche technique du boudin. Yokohama Pneumatic Fender a été développée en 1958. L’entreprise basée à Tokyo est spécialisée dans le progrès et le développement des technologies navales…Les deux amortisseurs bien arrimés devant moi pèsent chacun 1460kg, soit 48OKg pour le boudin nu et 980Kg de chaînes et pneus, le diamètre est de 1,70M !
 
 
En résumé : compression, élasticité, robustesse, air, absorption d’énergie, pression, masse, caoutchouc, matière, matériaux, ellipses, chaînes, pneus, flottabilité, poids.

 



11h51, j’aperçois le Marco Polo, il est déjà là, à quelques cents mètres de l’Abeille sur bâbord!
 
Les nuages ont été balayés, nous avons sa poupe devant et nous passons de l’autre côté. Le géant des mers est lancé, le  voir glisser sur tribord, à le toucher, est un spectacle exceptionnel et magnifique sous le ciel bleu.


 


 

 

 Tout va assez vite, il va y avoir la mise à l’eau du MOB, la « mobylette » de l’Abeille Bourbon ! Petite embarcation qui peut filer jusqu’à 35 nœuds, ça doit sévèrement secouer, inutile de préciser qu’il faut se tenir fermement quand le MOB surfe sur la crête des vagues.
 
 
 
 
MOB veut dire Man Over Board, aujourd’hui   Cyril le second capitaine de l’Abeille Flandre est à bord, il va grimper sur le Marco Polo, Damien le second capitaine de l’Abeille Bourbon ramènera un film à la GoPro,  sensations assurées ! Dés qu’il touche la surface de l’eau, le rapide et frêle esquif met les gaz et fonce droit sur la longue coque bleue du géant.
 
 
 
Le petit MOB disparait quasiment et n’est plus qu’un point noir qui aborde le grand navire dont échelle de pilote est déroulée. 2 marins vont grimper à bord du Marco Polo, les images du film en témoignent, c’est sportif et très dangereux!
 
 
 
 
 
Le timing est parfait, vers 12h30 et comme tombés du ciel, les cadors et autres observateurs de la marine sont tour à tour hélitreuillés sur la plage avant de l'Abeille Bourbon.
 
 
 
La précision du pilote force le respect, plusieurs vies sont entre ses mains, et on ne peut qu'admirer la maîtrise de l'opération toujours délicate de l' hélitreuillage.
 
L'insecte fait du sur place au dessus de nous, se balance à peine! Le EC-225 est un hélicoptère de type Puma, intégré dans la Flottille 32F, il remplace le Super Frelon. La 32F est spécialisée dans les opérations de sauvetage et de sécurité maritime
 
Le commandant Choquet envoie son second Damien "réceptionner", accueillir, le Préfet Maritime.


 
Le PREMAR (Préfet Maritime), qui n'est autre que le vice-amiral d'escadre Jean-Pierre Labonne, touchera bientôt le pont de l'Abeille. Nous nous connaissons, le temps passe vite, c'était à bord de la Jeanne d'Arc...Mise à la disposition du PREMAR, l’Abeille Bourbon déployée sur ordres, appareille quand la mer se lève, quand le vent souffle fort, quand les autres navires se mettent à l’abri dans le port, quand ça va tabasser.
 
 



THIERRY CHOQUET A LA BARRE  DE SON BOURDON
 
Thierry Choquet est le commandant de L’Abeille Bourbon, en binôme avec Charles Claden (Carlos), depuis son lancement en 2005. L'Abeille fait partie de la flotte des RIAS déployés sur les côtes françaises. RIAS : Remorqueur d’Intervention d’Assistance et de Sauvetage.  Les Abeilles, au nombre de 4 : Liberté, Flandre, Languedoc et Bourbon,  sont affrétées par la Marine Nationale et jouent un rôle crucial dans l’Action de l’Etat en Mer selon une directive du parlement européen. Les RIAS  sont des acteurs majeurs dans la protection du littoral, la prévention de la pollution, l’assistance aux navires en difficulté, et de facto sauvent des vies! Depuis 1976, les Abeilles veillent comme Cerbère aux portes des enfers, à la protection des 3120 km de nos côtes.
 

Aujourd'hui le commandant Choquet va remorquer un navire de 396 mètres de long,  affichant un port en lourd de 186.470 tonnes, le plus important, transportant 16000 containers, et il est d’un calme et d’une décontraction qui relèvent presque du détachement ! C’est loin d’être le cas, bien entendu. Il est très concentré, dans sa bulle, malgré les nombreuses personnalités qui gravitent autour de lui à la passerelle.


 


 
Plage arrière l’équipage est fin prêt. Pour un remorquage classique seront requis 3 matelots, le bosco et le second. Aujourd'hui ils seront 5 pour connecter, Vincent le 2nd Maître a la responsabilité de tirer au lance-amarre pneumatique, le PLT. Bien visé et du premier coup, l'Abeille approche de l’étrave du Marco Polo pour commencer les procédures. On a l’impression que le grand navire va nous engloutir, c’est très impressionnant de le voir enfin de l’extérieur et en mer, et surtout si proche !
 
 
Plus tard Thierry me dira : Quand je suis à la passerelle et que je ne vois plus le bulbe, on est à 4 mètres !
 
 
 
Le Smit Bracket est dans toutes les conversations, ce dispositif de prise de remorque d’urgence  installé sur la plage avant du Marco Polo va être testé. On distingue parfaitement la petite silhouette du marin qui se glisse dans le chaumard d'étrave comme le fil dans le chat de l'aiguille! Sur cette photo on prend la mesure des proportions du Marco Polo!
 
 
 

 
Prise de remorque en bonne et due forme, le câble d'acier est guidé entre deux cabillauds pour la sécurité des marins, ils seront ensuite abaissés.

 
 
La  remorque pèse 35kg au mètre! L'Abeille a déroulé 9OO m!! C'est le poids de la remorque sous l'eau qui joue le rôle d'amortisseur. La distance entre le navire et le remorqueur est déterminée par le poids du navire, le fond, la tension de la remorque, et d'autres nombreux paramètres qui m'échappent. Thierry me dira que c'est à la fois empirique, il y a dix commandants aux Abeilles, aucun n'a la même sensibilité, la même manière de travailler.
 
 

 
Thierry n'a jamais annulé une prise de remorque à cause d'une mauvaise météo, professionnel et consciencieux, il choisit juste le bon moment si le temps est trop fort, c'est tout à son honneur. L'Abeille Bourbon a remorqué le grand Marco Polo à la vitesse de 7 nœuds, à 20 nautiques au Nord West de l'Ile de Batz. Le Marco Polo avait coupé son système de propulsion, il était à la dérive, le but était de le remettre dans le vent. Pas de pic de tension, pas d'à-coup, c'est ce qui est dangereux me dira Thierry.
Et le soleil était au rendez-vous de cette journée sans nulle autre pareille!


 
 WATERFOG: pompe de protection par eau diffusée
 
 
L'opération a été un franc succès. Encore à bord le lendemain j'erre, à la dérive dans les coursives, à la machine et  sur les ponts de l'Abeille, je laisse le sujet me choisir...Casque sur les oreilles, j'ai déjà chaud,  difficile de sélectionner un petit bout du moteur, de travailler là où le bruit est feutré, là où la chaleur est supportable. Les moteurs ronronnent, j'évolue lentement, je scrute, je reviens sur mes pas, j'observe, j'hésite, contre-plongée ou pas? vue d'ensemble? non pas le temps...Contre toute attente c'est au local prop. avant que le sujet s'impose! 3 pompes à incendie parfaitement alignées comme des petits soldats, me regardent d'un air hautain. Elles sont sur le qui vive et ne déclencheront que si 2 alarmes détectent simultanément la fumée. Ces pompes diffuseront alors de l'eau dans toute la machine comme des brumisateurs géants au rythme de 192m3/heure! A bord des navires la voix d'eau ou l'incendie sont la terreur des équipages, sur l'Abeille le système de lutte incendie est très perfectionné et méritait un petit zoom.